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09/05/2011

L'Or Gris, lu par la gériatre Anne Gentry, sur Mediapart

 COUV OR GRIS 2.JPG

 

Par Anne Gentry - Club de Mediapart

 

J'appréhendais un peu de lire ce livre, L'Or Gris, car trop habituée aux renvois d'image catastrophiques chaque

fois qu'on parle de la gériatrie, et en particulier de nos secteurs

d'hébergement, les maisons de retraites (on dit EHPAD, Etablissement

pour Personnes Agées Dépendantes, maintenant, lorsqu'elles sont dûment

médicalisées et ont passé convention avec les tutelles).

C'est

pour ça que j'en ai un peu blagué sur ce blog, dans mon dernier billet

(mais l'actu était trop footo-centrée et moi trop footo-énervée ...),

envisageant de me mettre sous tranquillisants avant de m'y plonger.

Son

bandeau rouge, en bas, « le dossier noir des maisons de retraite » me

faisait craindre un étrillage en règle de nos pratiques soignantes,

d'autant que les quelques infos glanées sur le Net annonçaient une

enquête sur la maltraitance des personnes âgées menée par l'auteur,

François Nénin, journaliste d'investigation, ancien de 60 Millions de

Consommateurs, déjà auteur d'un dossier noir sur les transports aériens.

Il y associe le témoignage de Sophie Lapart, aide-soignante, sur ce

qu'elle avait vécu pendant son travail dans une structure d'hébergement.

Un bandeau rouge pour un dossier noir, ça s'annonçait mal, ou c'était

juste pour faire du sensationnel ? Le titre, lui, suggère assez bien le

juteux marché qu'est devenu le secteur des personnes âgées, en

particulier celui de l'hébergement des personnes âgées dépendantes.

Douze

ans médecin hospitalier en unité de soins de longue durée (on ne dit

plus Long Séjour), puis quatre ans médecin coordonnateur en EHPAD (et

médecin traitant institutionnel pour des résidents de long séjour et

d'unité de vie Alzheimer) en établissement mixte hospitalier et

médico-social, même si je n'y suis plus aujourd'hui en permanence

(seulement pendant mes gardes), le secteur d'hébergement reste ma maison

d'origine, celle où j'ai appris la gériatrie. Celle qui fait que j'y

suis restée, que je m'y suis formée, petit à petit : à la gériatrie, dès

le début bien sûr ; puis aux soins palliatifs car c'était

dramatiquement indispensable, pour ne pas dire urgent ; puis à la prise

en charge des escarres ; sans parler des congrès et réunions de

gériatres, des séminaires variés, dont certains sur la maltraitance ....

C'est l'énorme avantage de l'exercice salarié hospitalier et de postes

dans d'assez grosses structures en grande ville, l'accès à la formation

continue nous est assez facile (la formation médicale est certes

obligatoire, mais ... comment dire gentiment ? ... elle pêche un peu dans

son organisation, peut-être ?).

Seize

ans de gériatrie en hébergement, je sais trop ce que je pouvais lire

dans un dossier noir avec un bandeau rouge. Je sais trop ce que me vaut,

parfois de dire où je travaille (en particulier pendant ces douze ans

dans un ancien hospice départemental ...) : " quel courage, comment vous

faites ?! ", " et ce n'est pas trop difficile ? ", "moi, je ne pourrais

jamais ..." et j'en passe des moins amènes " et ça ne vous dérange pas

de forcer à vivre ces pauvres vieux qui n'en peuvent plus ? " .... Ce que

nous faisons est rarement considéré comme beau, nous touchons sans doute

à ce qui fait le plus peur. Je sais trop ce que nous vaut la moindre

médiatisation d'une affaire de maltraitance en maison de retraite,

pendant les jours qui suivent. C'est comme ça, on fait avec, et on n'a

pas toujours envie d'expliquer ...

Je

sais trop aussi ce que sont des moyens de soins insuffisants, une

formation (y compris médicale) incomplète, des équipes chargées de

travail, avec presque pas de matériel d'aide à la manutention, pas de

soutien psychologique. J'ai vécu par exemple la mise en place des

protocoles de morphine et de midazolam pour les soins douloureux, les

angoisses des équipes et du pharmacien (« mais on n'a pas

d'anesthésiste »), la mise en place de l'évaluation de la douleur chez

des personnes qui ne s'expriment plus normalement. Il y avait énormément

de chemin à parcourir, y compris dans nos établissements publics. Il en

reste encore beaucoup, évidemment, mais moi, je peux mesurer ce que

nous avons pu faire, en même pas vingt ans ...

Alors je ne suis pas maso, mais j'ai

tendance à penser qu'il vaut mieux lire ce qui s'écrit, même à charge,

ça permet évidemment de réfléchir. Tout le problème, je le sais bien,

est de ne pas trop s'identifier au système critiqué, de ne pas se sentir

remise en cause personnellement, si possible ... Nous avons tous des

mots qui nous éraflent.

Pour nous, en gériatrie, il y a mouroir,

... Lieu de mort, lieu de vie, lieu de fin de vie. Le lieu où personne ne

veut aller vivre, jamais (très rare, disons), donc pas d'admission

facile. Le lieu où (presque) personne ne veut mettre ses vieux. Le lieu

où on n'a pas forcément envie de travailler non plus, surtout quand on

est jeune et qu'on débute. Le lieu évidemment pas parfait, et certains

lieux sûrement encore moins que d'autres.

L'auteur

de ce livre a enquêté sur la maltraitance institutionnelle, celle que

l'on observe dans les maisons de retraite, celle qui se pratique souvent

sans avoir clairement conscience que c'est de la maltraitance, donc le

plus souvent involontaire. Il pose d'emblée qu'il ira enquêter dans des

maisons où il y a eu des problèmes de

maltraitance, pas dans celles qui fonctionnent bien. Il semble beaucoup

se tourner vers ce gros secteur privé à but lucratif, le marché de l'Or Gris

... Mais je sais bien que le secteur public ne peut se dégager de cette

question, d'autant que ses moyens vont en s'amenuisant (donc le risque

de maltraitance en augmentant).

François Nénin

a eu le mérite de s'intéresser à tous les étages du système, c'est ce

qui m'a évité les tranquillisants. Je lui sais gré, et je le dis

d'emblée, d'avoir écrit dans sa dernière partie à quel point, concernant

les aides soignants de nos services, le témoignage de Sophie Lapart

était « l'occasion d'appréhender toute la difficulté de ce métier

épuisant, tant sur le plan physique que psychologique, déconsidéré et

sous-payé... ». Tant qu'on n'aura pas bien compris ça ...

Je lui sais gré aussi de n'avoir pratiquement jamais employé le mot mouroir,

sauf une fois je crois, à propos des dortoirs - mouroirs des vieux

hospices et des maisons de retraite des congrégations religieuses,

dortoirs aujourd'hui disparus.

Mais

les billets de douze pages épuisent le lecteur, et il y a beaucoup de

notions sur lesquelles rebondir et discuter dans ce livre. J'y

reviendrai, peut-être, si ça ne vous saoûle pas trop ... (si vous le

voulez bien, comme disait Lucien Jeunesse .... Quel nom !).

Liens:

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